Amené début Octobre
par un ami à une soirée Little Festival organisé à Tours à la Chapelle
Sainte-Anne, (notamment pour voir Eric Brochard de l’Arfi, que nous connaissons
depuis la résidence qu’ont fait le collectif Lyonnais à l’Université François
Rabelais en 2013), je vis de superbes concerts, mais s’il y en a un qui m’a
dérouté, c’est bien celui de Marc Baron. Je connaissais très peu son univers,
juste quelques bribes en discutant avec des gens dans la salle (le passage du
saxophone à l’électroacoustique, de l’improvisation libre à une pratique très
contrôlée…). mais ressortit impressionné. L’artiste, en guise de présentation, précisa que le volume sera
très fort, et que les gens qui pourraient être indisposés (enfants, personnes
âgées…) étaient invités à prendre des précautions ou à partir si besoin. Il poussa
quelques boutons. Puis vint un genre de tempête émotionnelle.
Je ne savais pas ce
que je ressentais exactement, ce n’est pas comme avec Merzbow où on se tait et
on vibre, là on essaie de suivre des sons très différents, des mélodies, des
nappes, des choses violentes, douces, des histoires, des textures… Au plaisir dionysiaque
de la submersion se succéda très vite toute une complexité, des formes lisibles
mais riches, tandis que l’artiste, devant ses machines, restait imperturbable. J'étais impressionné et surtout troublé par les
nombreuses questions et inquiétudes qui assaillaient mon crâne qui n’en
demandait pas tant. J’ai donc bondi sur Marc Baron pendant qu'il rangeait son matériel pour lui demander un moment de discussion pour des précisions, des choses sur sa pensée, ce qu’il accepta volontiers pour le lendemain matin. Cet
entretien me fit voir, au-delà du technicien concentré, de l’espèce de rituel
ésotérique qu’est pour moi un travail électronique, le musicien en proie
aux doutes, aux peurs mais refusant le confort, et cherchant une confrontation avec sa création
qui lui soit au final fructueuse. Un humain, après tout (pardon, c’était facile).

(visuel: Octobre)
Pourquoi avoir choisi
les cassettes ? Avant, tu faisais du saxophone, c’est bien ça ?
Oui, je viens de l’instrument, j’ai fait du saxophone
pendant quinze ans, et ma pratique a été de plus en plus contrainte, et ce, jusqu’à
arriver à une sorte de « point d’impossible ». Je réduisais le
matériau dans mes improvisations, et je n’arrivais pas du tout à me placer dans
un rapport sain à cet outil (l’improvisation), car les résultats formels me
paraissaient toujours insuffisants, j’étais plutôt une sorte d’interprète
contrarié. Donc je me retrouvais à me mettre dans des postures ultra
contraignantes, que ce soit au niveau du corps (un immobilisme absolu), ou au
niveau du matériau sonore (je jouais
seulement des hauteurs les plus pures possibles, sans variation)… Et puis je
commençais à fabriquer des sortes d’environnements, afin d’y prendre une place
qui était censée prendre une espèce de valeur pour moi. Au fur et à mesure, je
me suis rendu compte que ce que je cherchais était plus ou moins un travail
électroacoustique, je tordais l’instrument
à un point où il n’était plus justifié. Mais je suis vraiment content d’être
arrivé à un point où je me suis rendu compte que le saxophone n’était plus le
bon outil pour faire ce que je voulais faire. J’ai tout naturellement laissé
l’instrument de côté, et je suis donc passé à la bande, parce qu’il y a en cela
une matérialité qui m’intéresse.
Tout d’abord, il y a un grain (mais toutes les machines ont
un grain, même un ordinateur, un logiciel…) Mais j’aime particulièrement le
rapport tout à fait matériel à la bande magnétique: ça se salit, ça vieillit, ça
a une durée limitée, ça se ralentit et ça s’accélère évidemment… et de plus il
y a une visibilité de l’impression du son sur la bande que l’enregistrement numérique
n’a pas. Je ne me satisfais pas de voir sur un logiciel s’imprimer une forme
d’onde, ça ne me convient pas. Ça c’est la première chose qui est assez
inexplicable, je le dis très spontanément.
La seconde chose, et la plus importante pour moi, c’est le
son. Le son analogique m’intéresse, j’aime ça. Et j’aime toute la palette que
ça autorise, que ce soit l’utilisation du dictaphone, des Nagra, avec des trucs
de très haute qualité et d’autres avec une qualité très différente,
monophonique, tout filtré, pas d’aigus, pas de graves… Donc, dans ma pratique,
avoir cette flexibilité-là, de l’outil, de la machine, avec plein de machines
qui ont chacune un caractère, ça fait un mélange pour moi qui est très
plaisant. J’ai toujours un ou deux magnétophones avec moi pour enregistrer des
choses et mon écoute des sons est en quelque sorte de plus en plus travaillée ou
passée au filtre de mes machines. Parfois, j’enregistre simplement des sons du
quotidien, totalement anecdotiques, sans caractère inattendu ou inouï, juste
parce que j’aime entendre comme les micros les capturent.
C’est toi qui
enregistre les sons ?
A 90%, les sons que j’utilise sont des sons que j’ai
enregistrés. Il y a du trouvé, mais quoiqu’il arrive, il y a toujours une
manipulation de la source.
Par rapport à cette
idée de manipulation, quand tu composes, tu as un son ; est-ce qu’il te
dit quelque chose, est-ce que tu pars du son, où est-ce que tu sais déjà ce que
tu vas faire ? Jusqu’à quel point la chose est-elle composée ? D’où
tu pars ?
Je pense qu’il y a deux questions dans ta question. Où ça
commence, je fais de moins en moins confiance à mes idées en amont. C’est à
dire que j’ai des choses qui peuvent m’attirer, quand je récolte des sons,
quand je les réécoute, quand je trouve des sons que je récupère sur des
vieilles bandes. Mais je mets le son à l’épreuve des machines ou du feedback,
du ralentissement etc., et là c’est la matière qui dicte elle-même ce que je
vais en faire. C’est à dire que j’ai vraiment un travail de composition qui est
en ce sens expérimental, les opérations que je fais sur le son me donnent ma
matière. J’entends une transformation que j’ai fait de bandes originelles, et
je me dis « Tiens, ce truc-là fonctionne ». Mon obsession c’est de
savoir pendant combien de temps est-ce qu’elle fonctionne, jusqu’à quand telle matière
tient mon écoute. (Evidemment c’est ma subjectivité dont je parle). Une fois
que mon écoute ne tient plus, la question qui suit est « avec quelle autre
matière la faire se cogner ? ». Par exemple, cette matière-là tient
disons 20 secondes, la question est « Avec quelle autre matière la faire
se rencontrer pour qu’il y ait de la surprise dans l’écoute, pour que l’une
nourrisse l’autre ou la contredise, etc. » Le principe de mes
compositions, c’est vraiment cette confrontation de matériaux les uns avec les
autres. Combien de temps chaque chose dure, et comment les confronter les unes
aux autres, pour générer de la complexité dans la forme ou dans les niveaux
d’écoute. Je n’ai pas du tout envie de tomber dans le drone ou le confort
d’écoute. C’est quelque chose qui m’obsède complètement.
Il y a beaucoup de musiques électroacoustiques ou électroniques
qui, à mon avis (c’est peut être complètement faux, il faudrait en discuter
avec les gens qui font ça), s’installent dans une espèce de confort du
continuum et du drone, confort qui pour moi est probablement lié aux limites de
la pratique de la musique électronique en live. On a beaucoup moins de
flexibilité avec une machine qu’avec un instrument, et je pense qu’il est tout
à fait naturel de se diriger vers des matières qui durent, qui tournent par
elles-mêmes. Puisqu’en live c’est très
compliqué de transformer un matériau de manière très rapide. Ceci dit, certains
travaux prouvent le contraire, mais c’est plutôt rare. Ça demande beaucoup de
manipulation, de matériel, etc. Et donc je pense qu’il y a ce genre d’effets
depuis les problématiques techniques du live, vers un certain effet formel dans
la composition elle-même. J’ai l’impression que le drone est parfois une
conséquence un peu vicieuse des limites techniques des machines en live. Et moi,
toute ma problématique, (alors je ne sais pas du tout si ça marche, elle est en
cours de travail), c’est surtout de ne pas me faire avoir par la machine. J’ai
plein de magnétophones et plein de trucs parce que je ne veux pas mettre
« play » et me dire « cette source a une certaine qualité, donc
elle peut durer trente secondes, et pourquoi pas deux, cinq, sept minutes »
ça ne me va pas du tout. Je pense qu’un son a une durée, et qu’au delà, ça ne
fonctionne plus. Je ne veux pas la laisser filer.
Par rapport au
public, quand tu manipules, tritures un son, est-ce que tu veux qu’il se fasse
emporter par une histoire, par quelque chose ?
Je n’imagine rien dans ce qu’entend le public, je ne me
situe que dans ma subjectivité de compositeur. Après, une des choses que j’essaie de
postuler, c’est l’intérêt de ce que je donne à voir. Et ça c’est aussi un
problème que je me pose : qu’est-ce qu’on donne à voir quand le corps est derrière
des machines ? C’est très compliqué, et je suis en train d’essayer de
chercher des solutions, qui, je pense, ne sont pas encore bonnes. Mais je me
pose la question, là, j’essaie de me mettre à la place du public. Qu’est-ce
qu’il y a à voir quand un bonhomme ne fait juste qu’enclencher un magnétophone,
activer des potards pour filtrer, tourner des potards de panoramiques… ?
C’est ce qu’on se
disait avec un ami, oui. Et le seul geste clair qu’on pouvait discerner,
c’était ce « clac » que tu faisais en actionnant un magnétophone.
Mais c’est sûr que c’est compliqué, c’est depuis Kraftwerk avec cette histoire
d’homme-machine, voire ils se débarrassaient du problème en envoyant des
mannequins à leur place en concert… Ils avaient cette fascination mêlée de peur
par rapport aux machines.
Mais ce n’est pas un petit problème, en fait, c’est une
question passionnante. C’est un problème que je prends de pein fouet, parce que
depuis quatre-cinq ans, j’ai vraiment une pratique du studio, c’est à dire que
98% de mon temps, je le passe entre deux enceintes, des machines, des tables de
mixage et des magnétophones dans un studio où j’ai une position d’écoute
préférentielle, où tout ce qui m’intéresse c’est qui va sortir des
haut-parleurs. Et tout d’un coup, au moment où on passe à la scène, déjà, on ne
peut pas déplacer le studio, donc il y a la problématique de ne pas sacrifier
une certaine qualité de son. Ça, c’est un sacré dossier, parce qu’hier j’étais
pas du tout satisfait de la qualité de son que j’avais, je trouvais ça pâteux.
Alors, comment maîtriser la chaîne au possible, mais aussi avec les données
propres au lieu, et le temps qu’on a ? Ensuite, quel intérêt à montrer son
corps quand potentiellement le corps pourrait ne pas y être ? Tout ça, ce sont
des vrais problèmes. Donc la composition pour le live n’est pas du tout la même
que pour le disque. J’essaie de fabriquer une sorte de chaîne étrange entre le
geste que l’on perçoit avec les yeux et ses effets sur ce que l’on entend.
Cause/conséquence ? Conséquence retardée ? Cause invisible ?
etc…
Et puis il y a
l’acoustique de la salle sur laquelle compter…
Absolument. Il faut que j’y pense, et j’y pense en
permanence, mais j’ai tellement de sources différentes à diffuser qu’il est
extrêmement difficile, par exemple, de paramétrer toutes mes tranches, de faire
une équalisation générale, ça n’a pas de sens. J’ai des sources qui sont très
précises, j’en ai d’autres au contraire très floues, j’ai des choses très
crades d’autres très propres… Donc comment « équaliser », quel
rapport avoir avec l’espace, c’est vraiment complexe. Je ne diffuserais que des
sinus, par exemple, je pourrais faire avec les données du lieu, calculer avec
les fréquences qui résonnent beaucoup dans le lieu, ... Mais là, lorsque toutes
les sources ont un caractère propre et que l’on a au mieux 2 ou 3 heures pour
travailler dans l’espace, ça devient compliqué. Cela viendra sans doute avec
plus d’expérience.
Pour l’instant, c’est une espèce d’imbroglio, et j’essaie de
trouver la moins mauvaise alchimie. Après, on en discutait avec Eric Brochard, nous
nous disions, pourquoi ne pas pousser le vice jusqu’à être totalement autonome
sur le matériel, avoir tout ? Ça n’enlève rien aux spécificités du lieu,
mais au moins, avoir tout depuis ce qui diffuse jusqu’à la matière de base,
c’est à dire, depuis la bande magnétique jusqu’aux enceintes. Là hier, j’ai
joué sur une sono qui n’est pas adaptée, je pense, à ce que je faisais, qui n’était
pas précise, qui était trop grosse, trop floue, les pieds étaient trop hauts…
Donc, jusqu’où on se fabrique ses instruments pour essayer de rétablir non pas
les conditions du studio, mais essayer au moins d’avoir l’idée la plus précise
de ce qu’on projette (Ce qui n’a rien à voir avec postuler ce que fabrique l’auditeur,
je suis très clair avec ça).
Par rapport au public, j’essaie juste de donner quelque
chose, une musique , qui permette à l’auditeur de se fabriquer son propre
truc. Je ne suis pas un terroriste du son, ce qui m’intéresse, c’est de
fabriquer une sorte de complexité dans l’écoute, même si les matières ou les
formes sont elles, pauvres .
Tu n’as pas ce
rapport au bruit, cette volonté d’agresser, d’aller dans l’extrême comme dans
la Noise, Merzbow…
Je reconnais la qualité de ces travaux-là, j’aime ce que ça
me fait physiquement, mais j’essaie d’avoir plus de liberté dans les types de
sources. Ça m’intéresse d’être parfois quasiment à la limite du documentaire,
dans le quotidien presque, puis d’avoir un point de bascule entre ça et de la
matière très brute, brutale, une vraie matière sonore très abstraite, et puis de
passer de l’un à l’autre. Que dans l’écoute il y ait une espèce de trouée.
J’essaie vraiment de laisser un flou par rapport à ça, et moi aussi, ça
m’excite d’être un peu perdu, de ne pas tout maîtriser dans la manière
d’écouter ce que je produis.
As-tu des projets à
venir ? Des collaborations, concerts, disques ?
La suite, ce sont des concerts ou des résidences à venir en
France ou un peu à l’étranger, en solo toujours. Et puis aussi, je travaille à
une nouvelle collaboration avec le sculpteur Loïc Blairon, une sorte de forme
étrange qui se frotte à la question du mobilier
et essaie
de fabriquer quelque chose autour de cet espace figé qu’est souvent celui du
concert. Que j’y prenne place avec ma musique pour donner à voir les choses
sous un autre angle. C’est un travail en cours mais que j’ai hâte de mettre en
œuvre.
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